Entre la fin de mai et septembre 1962, l’Algérie passe de la fin de la guerre d’indépendance à la construction d’un nouvel ordre politique. Cette transition est marquée par une crise interne au FLN et à l’ALN : le GPRA, l’état-major général, les responsables des wilayas et plusieurs dirigeants historiques ne s’accordent ni sur la direction politique à mettre en place ni sur les mécanismes de légitimation du pouvoir.
Ce qui se passe
La crise de l’été 1962 ne commence pas après le 5 juillet. Elle prend forme avant l’indépendance, lorsque les organes issus de la guerre doivent organiser la transition vers l’État souverain. La session du CNRA réunie à Tripoli du 27 mai au 7 juin 1962 devient un moment central : les participants discutent du programme politique de l’après-indépendance, de l’organisation du FLN et surtout de la désignation d’une nouvelle direction politique.
De l’après-Évian à la session de Tripoli
Après le cessez-le-feu de mars 1962, plusieurs centres de légitimité coexistent : le GPRA, le CNRA, l’état-major général de l’ALN, les wilayas de l’intérieur et les dirigeants historiques libérés. Les archives d’Ahmed Boumendjel conservées à l’Humathèque Condorcet documentent directement la session du CNRA de Tripoli du 27 mai au 7 juin 1962 par des brouillons de comptes rendus de séances et des notes sur les motions et interventions.
Cette documentation permet de traiter Tripoli non comme un simple épisode préparatoire, mais comme une séquence institutionnelle propre, au cours de laquelle se croisent débats programmatiques, procédures de vote, représentation des wilayas et négociations autour de la future direction.
Un accord sur le programme, une rupture sur la direction
Les travaux portent notamment sur un projet de programme élaboré avant la réunion, désigné dans le récit d’Ali Haroun comme le « projet de Hammamet ». Après discussion et amendements, le texte forme la base de ce qui est couramment appelé la Charte de Tripoli. Le programme aborde la souveraineté, l’organisation politique, la transformation économique et sociale, ainsi que les orientations générales du futur État.
La difficulté principale se déplace toutefois vers la question de la direction. La désignation d’un Bureau politique doit transformer la légitimité révolutionnaire accumulée pendant la guerre en une autorité politique capable d’exercer le pouvoir après l’indépendance. Les divergences portent donc autant sur les personnes que sur les procédures, la représentation des composantes du FLN et les rapports entre institutions civiles et structures militaires.
Composition du CNRA : qui participe ?
Ali Haroun, lui-même participant à la session, publie une liste de 52 personnes ayant participé aux travaux du CNRA. Cette liste ne doit pas être confondue avec l’ensemble des militants ou responsables présents à Tripoli : Haroun distingue explicitement les congressistes participant aux travaux de ceux présents dans l’environnement de la réunion.
Le bureau de séance est présenté comme composé de Mohamed Benyahia, président, assisté de Omar Boudaoud et Ali Kafi. La composition rassemble des membres du GPRA, des représentants des wilayas, des responsables de l’état-major de l’ALN, des fédérations extérieures et des membres du CNRA.
Voir les 52 participants recensés par Ali Haroun
- Mohamed Benyahia — président.
- Omar Boudaoud — responsable de la Fédération de France du FLN.
- Ali Kafi — colonel, ancien commandant de la Wilaya II.
- Saïd Mohammedi — ministre du GPRA.
- Mohamed Boudiaf — vice-président du GPRA.
- Hocine Aït Ahmed — membre du GPRA.
- Saad Dahlab — ministre des Affaires étrangères du GPRA.
- Abdallah Bentobbal — ministre sans portefeuille du GPRA.
- Krim Belkacem — vice-président et ministre de l’Intérieur du GPRA.
- Benyoucef Benkhedda — président du GPRA.
- Ahmed Benbella — vice-président du GPRA.
- M’Hamed Yazid — ministre de l’Information du GPRA.
- Mohamed Khider — ministre sans portefeuille du GPRA.
- Rabah Bitat — ministre sans portefeuille du GPRA.
- Abdelhafid Boussouf — ministre de l’Armement et des Liaisons générales du GPRA.
- Abdelhamid Mehri — ministre des Affaires sociales du GPRA.
- Mostefa Noui — ancien commandant de la Wilaya I.
- Hadj Lakhdar Abidi — ancien colonel, commandant la Wilaya I.
- Saïd Iouazourene, dit Brirouche — ancien commandant de la Wilaya III.
- Noureddine Bensalem — responsable de la Fédération FLN du Maroc.
- Ferhat Abbas — ancien président du GPRA.
- Amar Akkache (Si Moussa) — commandant de la Wilaya IV.
- Abdelkrim Souici — membre du Comité fédéral de la Fédération de France du FLN.
- Saïd Bouaziz — membre du Comité fédéral de la Fédération de France du FLN.
- Amar Ouamrane — colonel, ancien commandant de la Wilaya IV.
- Ben Haddou Bouhadjar (Si Othmane) — colonel commandant en exercice de la Wilaya V.
- Mohamed Rouina — membre du Conseil de la Wilaya VI.
- Si El Hocine — délégué par la Wilaya VI.
- Hadj Benalla — ancien responsable de la zone d’Oran.
- Houari Boumediene — colonel, chef d’état-major de l’ALN.
- Ahmed Bencherif — colonel, ancien commandant de la Wilaya IV.
- Ali Mendjeli — commandant, membre de l’état-major, adjoint du colonel Boumediene.
- Ammar Benaouda — colonel, ancien commandant de la Wilaya II.
- Ali Haroun — membre du Comité fédéral de la Fédération de France du FLN.
- Mokhtar Bouyezem (Nacer) — membre du Comité de la Wilaya V.
- Ahmed Kaid (Commandant Slimane) — membre de l’état-major, adjoint du colonel Boumediene.
- Ahmed Boumendjel — membre du CNRA.
- Mostefa Lacheraf — membre du CNRA.
- Ahmed Boudjenane (Abbes) — membre du Comité de la Wilaya V.
- Mohamed Kadi (Boubekeur) — membre du Comité de la Wilaya V.
- Brahim Moulay (Abdelwahab) — membre du Comité de la Wilaya V.
- Tahar Zbiri — colonel commandant en exercice de la Wilaya I.
- Dr Ahmed Francis — ancien ministre des Finances du GPRA.
- Tayeb Thaalibi (Si Allal) — responsable de la Fédération FLN de Tunisie.
- Cheikh Kheireddine — ancien responsable de l’Association des Oulamas, membre du CNRA.
- Rabah Belloucif — membre du Comité de la Wilaya II.
- Salah Boubnider (Saout El Arab) — colonel commandant en exercice de la Wilaya II.
- Larbi Berredjem — membre du Comité de la Wilaya II.
- Abdelmadjid Kahlerass — membre du Comité de la Wilaya II.
- Tahar Bouderbala — membre du Comité de la Wilaya II.
- Mohamed Hammai (Commandant Kaci) — ancien commandant de la Base de Tunis.
- Slimane Dehiles (Colonel Sadek) — ancien commandant de la Wilaya IV.
Source : Ali Haroun, L’Été de la discorde. Algérie 1962, pp. 13-15 de l’exemplaire consulté. Les graphies et qualités sont conservées telles qu’elles apparaissent dans la source de travail, sous réserve de vérifications complémentaires.
Représentation, voix et procurations
Le récit d’Ali Haroun permet également de distinguer la présence physique du droit de vote. Il indique que, lors des sessions précédentes, le CNRA avait attribué un quota de cinq voix à chaque wilaya, la Fédération de France étant considérée de manière comparable. Pour la session de 1962, plusieurs membres n’étant pas présents, certaines voix sont exercées par procuration.
- la Wilaya III remet ses cinq voix à Saïd Iouazourene ;
- la Wilaya IV confie quatre voix au colonel Ahmed Bencherif ;
- Kaddour Ladlani, retenu en France, donne procuration à Omar Boudaoud ;
- les commandants Azzeddine et Omar Oussedik de la Zone autonome d’Alger sont absents et remettent procuration ;
- Mohamed Rouina dispose également de procurations de la Wilaya VI.
Ces éléments sont importants pour comprendre que la crise ne se réduit pas à un affrontement de personnalités : elle porte aussi sur la manière dont sont représentées les composantes du mouvement et sur la légitimité des procédures employées.
Le point de rupture à Tripoli
Dans son témoignage, Ali Haroun situe un moment de rupture dans la nuit du 5 au 6 juin 1962, lorsqu’une vive altercation oppose Ahmed Ben Bella à Benyoucef Benkhedda et conduit à la suspension de la séance. Ce passage doit être lu comme le récit d’un témoin-acteur et confronté aux comptes rendus, aux archives et aux autres témoignages disponibles.
Le désaccord sur la future direction ne trouve pas de solution consensuelle à Tripoli. La crise se prolonge donc après l’indépendance et se déplace vers les wilayas, les villes et les nouvelles structures politiques.
Après l’indépendance : recomposition des alliances
Les recherches d’Amar Mohand-Amer montrent que les wilayas jouent un rôle déterminant dans les alliances de l’été 1962. Son étude insiste sur la diversité de leurs trajectoires et invite à ne pas traiter les wilayas comme des blocs parfaitement homogènes. Dans le conflit opposant Ben Bella au GPRA, il identifie notamment l’appui des wilayas I, V et VI à Ben Bella, tandis que les autres wilayas adoptent des positions plus légalistes, autonomes ou variables selon les séquences.
La crise de 1962 doit ainsi être lue comme une combinaison de plusieurs niveaux : compétition entre dirigeants, différend institutionnel, rapport entre politique et militaire, autonomie des wilayas et négociation des nouvelles règles du pouvoir.
Repères chronologiques
| Date | Repère |
|---|---|
| 27 mai 1962 | Ouverture de la séquence du CNRA à Tripoli documentée dans les archives Ahmed Boumendjel. |
| 28 mai 1962 | Ouverture des discussions du projet de programme selon le récit d’Ali Haroun. |
| 29 mai – 1er juin | Débat sur le programme et mise en place d’une commission de rédaction. |
| 3 juin | Travail sur la désignation et les prérogatives de la future direction politique. |
| Nuit du 5 au 6 juin | Suspension de séance après une forte altercation, selon Ali Haroun. |
| 7 juin 1962 | Fin de la séquence archivistique du CNRA conservée dans le fonds Ahmed Boumendjel. |
| Été 1962 | Recomposition des alliances entre GPRA, dirigeants historiques, état-major et wilayas. |
| 20 septembre 1962 | Élections à l’Assemblée nationale constituante, terme de la période transitoire étudiée par plusieurs travaux sur la crise. |
Pourquoi cet événement compte
La crise de l’été 1962 constitue un moment majeur de la transition entre mouvement de libération et État indépendant. Elle montre que l’accession à la souveraineté ne suffit pas à régler la question de la légitimité politique. Les procédures de représentation, le poids des structures armées, les alliances entre dirigeants et les positions des wilayas participent directement à la formation du nouvel ordre institutionnel.
Pour PRISMA, cette fiche doit rester évolutive : chaque élément peut être relié à une archive, à un témoignage, à une étude historique ou à une fiche Who’s Who afin de distinguer ce qui est établi par les documents, ce qui relève du témoignage et ce qui appartient à l’interprétation historiographique.
Sources et repères
- Composition du CNRA à Tripoli — participants, représentation et procurations — fiche documentaire PRISMA, avec liste des 52 participants recensés par Ali Haroun.
- Ali Haroun — L’Été de la discorde. Algérie 1962 — témoignage d’acteur et ouvrage documentaire.
- Fonds Ahmed Boumendjel — CNRA, Tripoli, 27 mai-7 juin 1962 — archives de séance et notes manuscrites.
- Amar Mohand-Amer — Les wilayas dans la crise du FLN de l’été 1962 — article de recherche, Insaniyat / CRASC.
- Benyoucef Ben Khedda — L’Algérie à l’indépendance : la crise de 1962 — témoignage et analyse d’un acteur du GPRA.
- Mohammed Harbi — Le FLN : mirage et réalité — ouvrage historique sur le FLN et la prise du pouvoir.
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